Les mains de mon père | Texte de Paul Breton

Publié le 20/11/2020

Lorsque la sonnerie de la fin de l’école retentissait, je ne traînais pas. Je me précipitais pour récupérer mon manteau pendu à mon crochet dans le corridor puis je sortais sans attendre.
J’avais un rendez-vous avant d’entrer à la maison.
C’est que sur le chemin de chez-moi se trouvait un lieu magique : l’atelier de mon père. Il était ébéniste et magicien.
Entrer dans son atelier, c’était passer dans un autre monde.
La première chose qui me prenait quand j’y entrais c’étais l’odeur. Je dis l’odeur mais en fait, il y en avait plusieurs qui émanaient des différentes essences de bois.  Des pièces de différentes tailles attendaient bien sagement sur des étagères que l’artisan les choisisse et leur donne vie. Toutes ses étagères étaient à claire-voie et l’air y circulait entre les couches superposées. C’est  là que  la maturation des fibres se faisait baignée dans l’haleine du bois.
L’établi se trouvait contre la fenêtre qui, je l’ai toujours cru était constellée de poussière d’étoiles.
Depuis, j’ai appris qu’il ne s’agissait que du bran de scie qui tentait de s’échapper vers le lumière du soleil et pourtant l’image de la poussière d’étoiles a survécu après toutes ces années.
À mon arrivée, je déposais mon sac d’école dans la petite armoire que mon père lui avait dévoué pour qu’il reste bien  propre puis, je m’assoyais sur le tabouret d’érable qu’il avait fait à ma taille.  J’en étais rendu au troisième tabouret depuis que j’avais commencé l’école car il tenait à ce que j’ai toujours un escabeau à ma taille.
Assise bien sagement, sans un mot, je m’imprégnais de chacun de ses gestes. Le moment que je préférais était ce que, naïvement, j’appelais l’épreuve.  Au jour d’aujourd’hui, je dirais plutôt l’audition pour qualifier ce rituel.
D’un air mystérieux, il se tournait vers l’établi dont la surface était patinée par le frottement répété des pièces de bois. Aucune tache, le bois y était de la couleur du miel, presque verni par le contact des essences diverses. Le bois de cet établi était « pur », comme il disait. Il en avait un autre au fond de l’atelier qui servait à la peinture et au vernissage et une table de scie qui servait à amputer des parties de membres malades ou inutiles.
Ce cérémonial qui consistait à choisir un morceau de bois pour une fin déterminée était magique. Il allait à sa réserve puis en revenait avec un bout de bois. Puis, après m’avoir indiqué de rester silencieuse, il pliait les doigts de sa main droite en faisant ressortir la jointure du majeur. Il prenait le bois de l’autre main et le montait à la hauteur de son oreille gauche. Il posait ces gestes comme s’il officiait un rite religieux. Il frappait quelques coups sur la pièce avec sa jointure tout en écoutant le son, les yeux fermés.
—           Tu sais, si on savait écouter, les objets nous parleraient… peut-être même les gens aussi. Tu entends, ce bout de frêne n’a pas l’âme d’une patte de meuble.
Il pouvait écouter plusieurs bouts avant de s’arrêter sur un choix avec un sourire discret.
—           Voilà l’âme que je cherchais.
Quand il commençait son travail, un nouveau monde apparaissait : celui des sons. L’aller retour de la scie laborieuse et appliquée.  Le zézaiement du papier sablé qui devient comme une caresse plus le grain est fin. Le travail du ciseau à bois encouragé par les tapotements du maillet. Cette musique se faisait grave ou légère selon les tâches mais toujours animée par les mains du musicien au rythme assuré.
Les gestes, à les observer, avaient tous la même suite. La tête se penchait, concentrée sur le travail. Les épaules commandaient au bras de d’agir mais avec légèreté. Tous les muscles s’activaient jusqu’aux mains.
Je n’en ai pas parlé jusqu’ici de ces mains animées de leur vie propre. Les doigts noueux semblaient rudes et pourtant elles avaient le même fini que l’établi : la peau y avait tant de fois polie et sablée qu’elles étaient d’une douceur réconfortante.
Je me souviens d’un jour en particulier où le soleil réussissait à percer la poussière d’étoiles, et jetait un rayon de lumière sur l’établi. Mon père y travaillait un bout de bois. Après l’avoir caressé pour en deviner les secrets, il l’a agrippé pour l’ouvrager. Dans la lumière, j’ai vu les veines sur e dos de ses mains et je les ai devinées jusqu’à ses doigts. Il m’avait appris que le bois avait, lui aussi, des veines et ce jour-là, j’ai aperçu le prolongement des veines de mon père dans celles du bois.  J’ai commencé alors à croire au conte de Giuseppe et de sa marionnette de bois.
De ce jour, j’ai gardé une image rassurante et impérissable des « mains de mon père ».

Texte de Paul Breton le 14 novembre 2020.